{"id":80,"date":"2017-10-12T16:04:13","date_gmt":"2017-10-12T14:04:13","guid":{"rendered":"http:\/\/guillaumelavigne.fr\/peinture\/?page_id=80"},"modified":"2021-11-03T16:59:27","modified_gmt":"2021-11-03T15:59:27","slug":"le-vestiaire-du-peintre","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/guillaumelavigne.fr\/peinture\/le-vestiaire-du-peintre\/","title":{"rendered":"Le Vestiaire du Peintre"},"content":{"rendered":"<h1>Le Vestiaire du Peintre<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel culot ! On n\u2019y voit, en tout et pour tout, qu\u2019une \u00e9bauche de v\u00eatement vu de face, de profil ou de dos, accroch\u00e9 \u00e0 un embryon de cintre, l\u2019assemblage oscillant comme un mobile sur un fond le plus souvent monochrome, sans souci bien affirm\u00e9 de perspective ni de relief. Un vague col, une ou deux manches en d\u00e9sordre, des pans asym\u00e9triques malgr\u00e9 la fente au milieu du dos, la boutonni\u00e8re ou les poches parfois esquiss\u00e9es : contentez-vous de cela ; a priori un pauvre sujet pour un bien pauvre objet !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, qu\u2019est-ce qui fait qu\u2019on ne peut se d\u00e9tacher de ces onze huiles sur toile, sobrement \u00e9tiquet\u00e9es \u00ab La Veste du Peintre \u00bb telles des articles brad\u00e9s chez un fripier, et num\u00e9rot\u00e9es de 0 \u00e0 11 comme si la premi\u00e8re n\u2019\u00e9tait qu\u2019une sorte de prototype n\u2019entrant que pour m\u00e9moire dans l\u2019inventaire final ? Qu\u2019est-ce qui fait que l\u2019on passe de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre puis qu\u2019on revienne \u00e0 l\u2019une et l\u2019autre, inlassablement parcourant, comme perdus et fascin\u00e9s dans un palais des glaces, ce corpus d\u2019une veste qu\u2019on nous annonce unique, qui, de fait, ne ressemble \u00e0 rien ni aucune autre, mais qui, chaque fois, appara\u00eet diff\u00e9rente dans sa coupe, ses nuances, son esprit, on pourrait dire son \u00e9vanescence tant elle ne semble exister que par le regard qui l\u2019effleure. Spectre de veste, avatar m\u00eame, o\u00f9 la mat\u00e9rialit\u00e9 de l\u2019objet se fluidifie au fil de son essence, s\u2019\u00e9coulant parfois au bas de la toile comme un trop-plein.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La tentation est forte d\u2019y chercher une symbolique. On le sait bien, que le v\u00eatement c\u2019est l\u2019homme ; du moins l\u2019homme social. Or, en accrochant notre regard \u00e0 cette d\u00e9risoire d\u00e9pouille suspendue telle une carcasse au croc d\u2019un boucher, que ressentir d\u2019autre que l\u2019am\u00e8re frustration ? C\u2019est l\u2019homme nu, d\u00e9pouill\u00e9 de ses oripeaux, qui refuse, nous d\u00e9robant son corps et son \u00e2me, laissant \u00e0 son enveloppe la moins personnelle, la plus interchangeable, \u00e0 ce qui, en fin de compte, ne fait que le recouvrir et l\u2019occulter, le soin d\u2019exprimer \u00e0 sa place ; comme une fin de non recevoir : de moi vous ne saurez rien, rien d\u2019autre que \u00ab \u00e7a \u00bb, qui certes m\u2019a v\u00eatu un moment mais que j\u2019ai depuis abandonn\u00e9, ici et \u00e0 jamais, tandis que je me suis \u00e9vad\u00e9 l\u00e0-bas, ailleurs, beaucoup plus loin !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La d\u00e9froque s\u2019affiche comme un camouflet, le renoncement ostentatoire au dialogue, l\u2019abdication revendiqu\u00e9e de toute communication, d\u2019un \u00e9change autre que mat\u00e9riel sinon marchand. On semble aux antipodes de Hugo, qui voyait dans le manteau mis\u00e9rable d\u2019un mendiant, tout constell\u00e9 de trous, le sublime de la vo\u00fbte c\u00e9leste et d\u2019un espoir de contact avec le divin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant, m\u00eame s\u2019il para\u00eet assez clair, on aurait tort sans doute de s\u2019en tenir \u00e0 ce contact d\u00e9sesp\u00e9rant d\u2019un autre toujours plus autre. Car la veste expos\u00e9e n\u2019est pas n\u2019importe laquelle, c\u2019est celle du peintre, celle que, d\u2019ordinaire, il enfile pour cr\u00e9er et qui, d\u2019objet macul\u00e9 de peinture, se transfigure en objet de peinture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car c\u2019est une curieuse anamorphose qui s\u2019op\u00e8re \u00e0 nos yeux : au lieu de l\u2019impossible communion des \u00eatres, le regard se trouve confront\u00e9 \u00e0 une invitation d\u00e9licate, presque timide, \u00e0 entrer dans l\u2019intimit\u00e9 de l\u2019artiste, nous donnant \u00e0 voir ce qu\u2019il est en m\u00eame temps ce qu\u2019il cr\u00e9e : la veste du peintre, c\u2019est sa veste, \u00e0 lui et \u00e0 nul autre, c\u2019est la peau qu\u2019il rev\u00eat quand il devient Le Peintre, comme le mendiant de Hugo se pr\u00e9sentait comme Le Pauvre. Nous n\u2019en sommes plus si loin, tout compte fait ! La m\u00e9taphore de l\u2019ali\u00e9nation ou de la d\u00e9r\u00e9liction se transforme alors insensiblement, par une sorte de glissement de kal\u00e9idoscope, en une autre image, au sens propre du terme cette fois car plus purement picturale, celle du cr\u00e9ateur en pleine captatio benevolentiae : ce qu\u2019il faut d\u00e9chiffrer au travers de ce qui, en fait, n\u2019est rien d\u2019autre qu\u2019un palimpseste, c\u2019est moi-m\u00eame, qui essaye de peindre, qui m\u2019essaye \u00e0 \u00eatre peintre, et qui voudrais que vous, amateur de peinture, m\u2019adoubiez comme tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pudique et \u00e9mouvante m\u00e9tonymie, qui consiste, quand on n\u2019ose pas -ou pas encore !- parler directement de ce qu\u2019on est, de qui on est, \u00e0 montrer simplement ce qu\u2019on fait et produit. La blouse du peintre, qu\u2019est-ce d\u2019autre que sa premi\u00e8re, la plus intime et la plus sinc\u00e8re aussi, celle qui lui \u00ab colle \u00bb \u00e0 la cr\u00e9ation, r\u00e9ceptacle et t\u00e9moin, plus encore que sa palette, de ses d\u00e9sirs, de ses h\u00e9sitations, de ses remords peut-\u00eatre, sans que personne d\u2019ordinaire juge opportun de le regarder d\u2019un \u0153il autre que celui de la lavandi\u00e8re effar\u00e9e !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 nous, regardons, osons regarder cette Veste du Peintre six fois d\u00e9clin\u00e9e, diffract\u00e9e comme un manifeste pictural, au sens o\u00f9 l\u2019on parle d\u2019un Art Po\u00e9tique. Soyons-y sensibles comme \u00e0 une pr\u00e9cieuse all\u00e9gorie : celle d\u2019un appel \u00e0 un regard neuf pour une peinture neuve. Entendons cet appel, faisons-le n\u00f4tre pour le relayer \u00e0 l\u2019\u00e9cho ; celui qui nous l\u2019envoie se veut peintre : indubitablement, il l\u2019est !<\/p>\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric Jonnet<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Vestiaire du Peintre Quel culot ! On n\u2019y voit, en tout et pour tout, qu\u2019une \u00e9bauche de v\u00eatement vu de face, de profil ou de dos, accroch\u00e9 \u00e0 un embryon de cintre, l\u2019assemblage oscillant comme un mobile sur un fond le plus souvent monochrome, sans souci bien affirm\u00e9 de perspective ni de relief. 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